"Je vous parle d’un pays lointain"
"herri hürrün batetik mintzatzen deizüet"
"I am speaking to you from a distant land"
ARTETXE (Bastien Cosson & Elsa Oliarj-Ines) peintures X concerts X lectures
28 Février - Mars 29, 2026 Champ Lacombe, Biarritz
ARTETXE est un centre d’art contemporain situé dans une ancienne coopérative agricole de 600 m² à Tardets, en Haute-Soule. Il a été fondé par l’artiste Bastien Cosson et la cinéaste Elsa Oliarj-Ines. Du 28 février au 29 mars, Champ Lacombe a passé la clé à ARTETXE.
Mais comment parler d’un lieu tout en étant ailleurs ? La question de la distance en est le point de départ.
« Je vous parle d’un pays lointain », en écho au poème d’Henri Michaux, est une manière de décrire à la fois un lieu, ce que signifie y vivre, et ce que signifie y faire de l’art. Un pays lointain, parce que c’est ainsi que l’on nous nomme lorsque l’on vient nous rendre visite. Un pays lointain, parce que retourner à l’atelier ressemble à un exil — dans un espace qui n’existe que pour lui-même, où l’on est seul.
L’exposition réunit des œuvres de Bastien Cosson ainsi qu’un programme d’invités, de projections, de concerts, de conférences, de rencontres et de visites guidées. Conçu comme une extension vivante de l’activité d’ARTETXE à Tardets, le projet se déploie à partir du 28 février, activant l’espace à travers des moments de rassemblement et d’expérience partagée.
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Des blocages étaient annoncés sur l’A64 pendant la période de Noël. Le jour même, un ami m’écrit pour me dire d’éviter l’autoroute. Je conduis quotidiennement entre Biarritz, où je vis, et Saint-Sébastien, où je travaille : deux heures de trajet par jour. Cette route, elle me pèse.
Traverser la frontière, c’est traverser des réalités superposées. Les contrôles au faciès, la prostitution, les flux de marchandises et de personnes. Certaines en direction ou en provenance d’Ukraine. Il y a quelques mois, j’ai suivi un convoi militaire ukrainien sur la nationale. Trois grandes caisses arrimées à un semi-remorque. Probablement du matériel de guerre endommagé. L’image était glaçante. Peu après l’invasion russe, des camions européens chargés d’aide humanitaire arboraient le drapeau ukrainien. L’élan a duré quelques semaines. Sur cette même route circulent aussi des rames de trains et de métros prêtes à être livrées dans toute l’Europe. À Beasain, l’entreprise CAF fabrique du matériel ferroviaire pour le monde entier. La nationale condense ces strates socio-économiques : elles y sont comme cristallisées. En été, l’afflux touristique en ajoute une autre.
La frontière est d’abord une ligne naturelle, celle des Pyrénées. Le climat diffère d’un versant à l’autre. Récemment, un article affirmait que l’Espagne et le Portugal tournaient sur eux-mêmes dans le sens des aiguilles d’une montre. C’était un leurre médiatique, mais l’idée d’un lent basculement géologique me plaisait. Le temps de la terre excède le nôtre.
J’ai rendez-vous avec Bastien à Artetxe, le lieu qu’il a fondé avec Elsa à Tardets, en Soule. J’y vais à reculons : les blocages paysans compliquent la route, et je n’avais plus envie de conduire. C’était le lendemain du solstice d’hiver, le retour progressif de la lumière. En voiture, j’écoute d’ordinaire de la musique. Cette fois, je lance Fashion Neurosis, le podcast de Bella Freud, sur les conseils de Siyi Li. Arthur Jafa, invité de l’émission, y parle à voix basse. Je monte le son pour couvrir le moteur hybride. Je repense à sa conversation avec Cedric Fauq au Royal à Biarritz où il concluait : « I just wanted to do some dope shit. » Faire quelque chose d’intense, de nécessaire.
À Artetxe, l’échelle du lieu surprend. J’arrive dans un vaste entrepôt vide : la programmation est suspendue avant rénovation. Quelques palettes de jus de fruits ont été laissées par un parent de l’ikastola. Bastien évoque la rénovation, l’ancrage dans la vie du village. Ses rumeurs, ses histoires, son oralité. Lorsqu’on observe un lieu depuis une perspective éloignée, il faut se tenir à distance des présuppositions et des idées reçues. Il faut s’y rendre, écouter.
Artetxe est né du déplacement du couple, qui dirigeait auparavant Palette Terre à Paris. Elsa et Bastien ne sont pas des néo-ruraux. Ils connaissent parfaitement les enjeux de ce territoire. Ils y ont grandi. Bastien m’enseigne son travail. Il s’est fait son atelier dans la partie arrière. Des mues de serpents, des recouvrements, du repentir. L’effondrement et la lumière. Ses peintures me renvoient au trajet que je viens de faire et au traité De pictura de Leon Battista Alberti. Ce dernier décrit la surface picturale comme une « parcelle » du monde visible. L’analogie avec les découpes de territoire est très présente chez Alberti. J’adore découvrir le travail de Bastien. Il accroche ses peintures tour à tour, arbitrairement. Certaines sont cachées, ce sont les premières qu’il me montre. Je prends ça comme un aveu.
J’en viens à envisager Artetxe comme un corps. Avec ses besoins physiologiques. Se protéger de la chaleur et du froid, gérer le surplus énergétique, respirer. C’est aussi un corps qui emmagasine et fait écho aux besoins des habitants de Tardets. C’est un espace intime de circulation.
Pour comprendre l’ampleur de la tâche d’Artetxe (et des autres lieux d’art du territoire), il est nécessaire de se défaire de la distinction simpliste entre la ville et le village, le civilisé et le rural. Marx écrivait : « L’antagonisme entre la ville et la campagne commence avec le passage de la barbarie à la civilisation, de la tribu à l’État, de la localité à la nation, et il traverse toute l’histoire de la civilisation jusqu’à nos jours. » Cette réflexion montre que les clivages spatiaux et sociaux sont anciens, mais il reste possible de les repenser. Dépasser ce modèle suppose un effort d’imagination. Après tout, le barbare n’est-il pas celui dont la langue est jugée inaudible ? Les artistes, eux, inventent du langage. Il ne tient qu'à nous de nous en saisir afin de naviguer entre ces échelles. Du corps au territoire, du tableau à la route.
Martin Lahitete, 2026